Les résultats publiés hier soir par Oracle pour son deuxième trimestre fiscal 2026 sont l’illustration parfaite de la schizophrénie qui s’empare actuellement de Wall Street concernant l’IA. D’un côté, une demande gargantuesque, presque irréelle ; de l’autre, une réalité physique et financière qui peine à suivre, alimentant la chute du titre de plus de 10 % dans les échanges après-bourse.

Alors que le marché s’interroge fébrilement sur la rentabilité réelle des investissements colossaux dans l’IA, Oracle vient de livrer une réponse en demi-teinte : la demande est là, mais la transformer en profits immédiats coûte (très) cher.
Un carnet de commandes qui explose, des revenus qui déçoivent
Pour comprendre la réaction brutale du marché, il faut regarder au-delà du bénéfice par action (EPS) qui a pourtant battu les attentes.
- Revenus : 16,1 milliards de dollars (+14 %), soit légèrement en dessous des attentes du consensus (16,2 Mds $).
- Bénéfice par action : 2,26 $, une hausse spectaculaire de 54 % sur un an, battant largement les prévisions.
- Cloud Infrastructure : Croissance massive de 68 % à 4,1 milliards de dollars.
- L’indicateur RPO (Remaining Performance Obligations) : C’est le chiffre qui affole les compteurs. Le carnet de commandes (revenus contractés mais non encore reconnus) a bondi de 438 % pour atteindre le montant astronomique de 523B$.
Le Lien avec l’inquiétude sur la rentabilité de l’IA
Pourquoi une entreprise qui annonce un demi-billion de $ de commandes futures voit-elle son action sanctionnée ? La réponse réside dans la transition de la peur du marché : nous sommes passés de « Y a-t-il une bulle de la demande ? » à « Y a-t-il une impasse de la rentabilité ? ».
La demande n’est pas le problème
Ceux qui craignaient que l’engouement pour l’IA ne soit qu’un feu de paille ont tort. Avec un RPO de 523b$, Oracle prouve que les clients (OpenAI, Microsoft, Meta, etc.) signent des contrats engageants sur plusieurs années. La demande pour l’infrastructure d’entraînement de modèles IA est bien réelle et pour le moment insatiable.
Le mur du CapEx
C’est ici que le bât blesse. Pour honorer ce carnet de commandes titanesque, Oracle doit construire des datacenters à une vitesse effrénée. Les résultats d’hier montrent des dépenses d’investissement d’environ 12b$ sur le trimestre.
Le marché réalise soudainement que pour capturer 1$ de revenus IA, il faut désormais dépenser des sommes astronomiques en GPUs et en béton aujourd’hui, alors que les revenus, eux, seront étalés sur des années.
La dette, le prix de la course à l’armement
L’inquiétude majeure soulevée hier concerne le bilan d’Oracle. Avec une dette à long terme approchant désormais les 100b$, les investisseurs craignent que la société ne soit en train de se surendetter pour financer cette course à l’infrastructure. Dans un environnement de taux d’intérêt qui reste incertain, cette stratégie est perçue comme risquée. La rentabilité de l’IA ne se mesure plus seulement à la marge opérationnelle, mais à la capacité à financer la construction de l’outil de production sans faire exploser le bilan.
Le goulot d’étranglement s’est déplacé
La sous-perf sur le chiffre d’affaires (16,1 Mds $au lieu de 16,2 Mds$) est révélateur. Ce n’est pas qu’Oracle manque de clients, c’est qu’Oracle manque de capacité. L’entreprise ne peut pas construire les datacenters et installer les clusters NVIDIA aussi vite que les contrats sont signés.
C’est le nœud de l’inquiétude actuelle sur l’IA : le décalage temporel.
- Les coûts sont immédiats et massifs (CapEx, Dette).
- Les revenus sont différés et freinés par la logistique (construction, énergie).
Que conclure de tout ça ?
Les résultats d’Oracle agissent comme un révélateur pour l’ensemble du secteur technologique. Ils confirment que la révolution de l’IA est bien en marche (le carnet de commandes le prouve), mais ils valident aussi les craintes des sceptiques sur l’économie du secteur : c’est une industrie à forte intensité capitalistique.
Pour les investisseurs, le message d’hier est clair : la croissance du « top-line » des revenus ne suffit plus. Le marché exige désormais de voir comment cette croissance sera financée et si le retour sur investissement justifie la fragilisation des bilans. Oracle a promis l’abondance future, mais Wall Street a regardé la facture présente et a pris peur.
